"La démocratie n’est pas l’aboutissement inéluctable de la civilisation"

Discours, 23 avril 2022: Assemblée générale de la NZZ; Conseillère fédérale Karin Keller-Sutter - la parole prononcée fait foi

(Version raccourcie du discours tenu en allemand.)


Un article paru à la mi-décembre dans "The Economist" avait pour titre: "The new normal is already here". Son argument était que nous vivons désormais dans une "période de prévisible imprévisibilité", et que cette période est là pour durer. L’article prenait prétexte de la pandémie de COVID-19, mais l’auteur remontait beaucoup plus loin, traçant un arc allant des attentats terroristes de 2001 à la prochaine pandémie, en passant par l’accélération numérique, les risques d’inflation, la Chine et les changements climatiques.

Malgré cette lecture, je n’aurais pas cru possible – et je n’étais certainement pas la seule – ce qui est devenu une réalité deux mois plus tard, aux petites heures du 24 février 2022 : une guerre d’agression brutale en Europe. Un agresseur russe qui s’assoit sur le droit international, attaque un État souverain avec des chars et des lance-roquettes, tue des civils et dévaste leur espace de vie.

Cette guerre réveille dans les consciences avec une urgence nouvelle une question fondamentale, mais volontiers occultée ces dernières années : celle de la sécurité en Europe – et donc aussi de notre sécurité. Elle nous rappelle que la sécurité ne va pas de soi. Ce constat semble banal aujourd’hui, mais nous aurions pu nous en rendre compte plus tôt.

Nous nous sommes en quelque sorte bercés d’illusions. Après la fin de la Guerre froide, en tout cas, nous avons cru que le monde allait devenir meilleur et plus sûr, pour toujours. La guerre en Ukraine a brisé ces illusions. Soudain, certains projets politiques semblent d’une autre époque. Par exemple le référendum contre la contribution suisse au développement de Frontex, l’agence européenne de protection des frontières. Ou l’initiative populaire contre le F-35.

Ne vous méprenez pas : je suis une partisane résolue de la démocratie directe. Les débats et controverses sur ses projets ne me dérangent absolument pas. Bien au contraire. Mais je suis convaincue que ce serait une erreur de risquer, par un non à Frontex, l’appartenance de la Suisse à Schengen et à Dublin.

Le monde d’aujourd’hui présente des défis que la Suisse ne peut pas relever seule. La sécurité et la migration en font assurément partie – c’était d’ailleurs déjà le cas avant la guerre en Ukraine. Et une partie importante de la réponse à ces défis se trouve dans les collaborations au sein de Schengen et Dublin.

La protection des frontières extérieures de l’Europe est un pilier central de Schengen. Et Schengen est un pilier central de notre politique de sécurité. Quant à Dublin, il s’agit du mécanisme de réponse commune de l’Europe aux enjeux de la migration. La migration peut être une bénédiction, l’histoire de la Suisse n’est pas la seule à le montrer. Incontrôlée, par contre, elle devient un facteur de déstabilisation politique. C’est ce que nous a enseigné la crise migratoire d’il y a sept ans. Loukachenko et Poutine, en tout cas, l’ont bien compris.

Je suis également convaincue que nous avons besoin de nouveaux avions de combat. Pas seulement parce que la défense du pays, et donc de notre espace aérien, est un mandat constitutionnel. Cet investissement est aussi une contribution de la Suisse à la sécurité de l’Europe. C’est une question de solidarité, de responsabilité et de souveraineté.

La sécurité, c’est toutefois bien plus que la sécurité militaire. Les questions de politique étrangère et de politique de neutralité, de politique économique et de politique énergétique jouent aussi un rôle. Ce sont des débats que nous devons mener sans œillères, et sans nous satisfaire de réponses simples.

Ceux qui voient dans la neutralité une faillite morale ne servent pas plus la cause que ceux qui en font une idéologie. Il y a des faits qu’il est utile d’admettre. Ce n’est par exemple pas la première fois que le Conseil fédéral reprend dans leur totalité des sanctions de l’UE – et la neutralité de la Suisse n’a pourtant pas été remise en question jusqu’ici. Déjà dans le rapport sur la neutralité que le Conseil fédéral a présenté en 1993, on trouve ces lignes : "La neutralité d'un État ne sera pas respectée par la communauté internationale si une de ses caractéristiques est le maintien de relations économiques avec un État sanctionné pour avoir violé les règles du droit international public."

Ce ne sont pas les idéologies qui ont fait de la Suisse ce qu’elle est aujourd’hui, mais la rivalité entre les idéologies et l’aptitude au compromis. Voici la bonne nouvelle en cette période sombre : nous pouvons trancher toutes ces questions de manière démocratique ! Mais comme la sécurité, la démocratie libérale ne va pas de soi. Elle repose, on le sait, sur l’idée du citoyen responsable et éclairé, ainsi que sur l’idée de la liberté individuelle. La démocratie libérale croit les gens capables de bien des choses – ou pour le dire plus positivement, elle leur fait confiance. Cette confiance est essentielle pour un État libéral. Mais l’individu peut aussi se sentir submergé.

L’essayiste américaine Anne Applebaum, dans son livre "Démocraties en déclin : réflexions sur la tentation autoritaire" aborde dans ce contexte la question de l’identité : "… les principes de la concurrence, même s’ils encouragent le talent et favorisent l’ascension sociale, ne répondent pas aux questions plus complexes d’identité nationale ou personnelle. Ils ne comblent pas le désir d’unité et d’harmonie. Ils ne satisfont surtout pas certains dans leur désir d’appartenir à une communauté particulière, unique, supérieure."

Particulièrement dans un monde de plus en plus complexe, dans lequel les frontières culturelles, sociales et économiques se déplacent ou se brouillent sous l’action de la mondialisation et de la transition numérique, le besoin d’une appartenance claire est compréhensible. Le besoin de délimitation, pour ainsi dire.

Ce n’est sans doute pas un hasard si en Suisse également, la question de l’identité est exploitée assez intensivement par les deux pôles politiques. À droite, par l’exacerbation de l’identité nationale, du peuple. Et à gauche, par l’exacerbation d’une identité morale, d’une part, et sexuelle, de l’autre. Les deux courants – qu’ils le veuillent ou non – méconnaissent au final le pluralisme dont vit une société libérale. Le courant de gauche, forçant chacun à se revendiquer de chapelles de plus en plus cloisonnées, nie la diversité de ce qui fait notre identité. Et le courant de droite nie la diversité du peuple. Au final, toute politique identitaire est cependant un vote de défiance à l’égard de la démocratie libérale qui, elle, n’a justement pas d’idée précise de ce qui fait l’être humain.

Mais la démocratie libérale, ce n’est pas non plus : anything goes. Le cadre, dans une démocratie libérale, ce sont les institutions, qui sont aussi l’expression de ses valeurs. Au nombre de celles-ci, en premier lieu, l’état de droit. Si la vérité est la première victime de la guerre, l’état de droit est la première victime du régime autoritaire. L’état de droit et la démocratie sont chacun une condition de l’autre.

J’aimerais citer trois autres institutions qui marquent particulièrement la Suisse de leur empreinte : la démocratie directe, le fédéralisme et la concordance. Ces institutions ont non seulement créé une plus grande proximité entre l’État et les citoyens. Elles sont aussi à l’origine d’une culture politique qui, au fil des décennies, transcendant les fossés culturels et linguistiques, a permis de forger une identité commune. C’est une partie de la réponse libérale à la question identitaire.

Mesdames, Messieurs, j’arrive à ma conclusion, que je veux réconciliatrice. Le 21 novembre 1990, les chefs de gouvernement de tous les États européens, des États-Unis, de l’Union soviétique et du Canada, réunis à Paris, ont signé une charte dans laquelle ils proclamaient que "l'ère de la confrontation et de la division en Europe est révolue.". Ils annonçaient aussi une "nouvelle ère de démocratie, de paix et d’unité".

Ces chefs de gouvernement se sont certes trompés en proclamant la fin de l’ère de la confrontation. La charte contenait cependant aussi un engagement que nous ne devrions pas vouer aux poubelles de l’histoire : un "engagement indéfectible en faveur de la démocratie fondée sur les droits de l’homme et les libertés fondamentales ; la prospérité par la liberté économique et par la justice sociale ; et une sécurité égale pour tous nos pays".

Cet engagement était juste. Il devrait guider aujourd’hui encore tous ceux qui ont foi en la force de la démocratie libérale et qui croient qu’elle est une condition de la liberté, de la sécurité et de la prospérité. Et je peux vous dire qu’à cet égard, je suis profondément croyante !

Ce que nous devons toutefois apprendre de l’histoire, c’est qu’une profession de foi ne suffit pas. La démocratie n’est pas l’aboutissement inéluctable de la civilisation. Il faut y travailler. Il faut en prendre soin – prendre soin de ses institutions, de la culture politique et dans ce sens, de nos valeurs. Et recommencer tous les jours.

La démocratie libérale, c’est aussi accepter la complexité. Accepter que certaines questions n’ont pas de réponses simples. Il n’y a pas une doctrine pure, mais des conflits d’objectifs, des contradictions. Et il faut donc toujours garder à l’esprit que c’est peut-être l’autre qui a raison. Voilà ce qu’il faut accepter si nous voulons encore nous réveiller, demain, dans une démocratie libérale.

Infos complémentaires

Dossier

  • Participation de la Suisse au développement de l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex)

    L’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex) soutient les États Schengen pour le contrôle des frontières extérieures de l’espace Schengen. En tant que membre du réseau de sécurité de Schengen, la Suisse collabore avec Frontex depuis plus de dix ans. Le Conseil fédéral et le Parlement ont décidé que la Suisse participerait au développement de Frontex. Le référendum a été demandé contre cette décision. Le peuple et les cantons ont accepté ce projet lors de la votation populaire du 15 mai 2022.

  • Ukraine : la Suisse accorde sa protection aux personnes chassées par la guerre

    De plus en plus d’Ukrainiens chassés par la guerre arrivent en Suisse en quête de protection. La Suisse se montre solidaire. Elle a activé pour la première fois le statut S, qui permet d’accorder une protection rapidement et sans complications bureaucratiques. Les personnes reçoivent un droit de séjour sans devoir passer par une procédure d’asile ordinaire.

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Dernière modification 08.07.2022

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