"Karin Keller-Sutter, au cœur de la crise"

Article, 30 mars 2022: Le Temps, Michel Guillaume

Le Temps: "A Bruxelles, la conseillère fédérale prend régulièrement part au Conseil des ministres de la justice et des affaires intérieures. Une occasion de montrer une Suisse solidaire de l’UE. Dans l’urgence, plus personne ne parle de l’accord-cadre dans la capitale européenne"

Lundi dernier, elle était à nouveau à Bruxelles, Karin Keller-Sutter. En tant que cheffe du Département fédéral de justice et police (DFJP), la conseillère fédérale multiplie les déplacements dans la capitale européenne au rythme des séances extraordinaires du Conseil des ministres de la Justice et des Affaires intérieures (JIA). L’occasion pour la Suisse de marquer sa solidarité avec les pays de l’UE. Le 28 mars, elle a fait partie des dix pays d’accord d’accueillir 500 réfugiés ukrainiens se trouvant en territoire moldave, sur un total de 14 500.

Membre de l’espace Schengen, la Suisse est invitée à ces réunions, même si elle ne participe pas aux débats qui touchent uniquement le droit européen. "J’y vais presque toujours, j’ai une fois même interrompu mes vacances pour y participer", confie-t-elle. C’est l’occasion pour elle de tisser un réseau de relations au niveau du continent. Ses homologues – le Français Gérald Darmanin, l’Allemande Nancy Faeser, le Tchèque Vit Rakusan ou encore l’Autrichien Gerhard Karner – sont devenus des collègues de travail, pas au même titre que les autres conseillers fédéraux, mais presque: "Tu peux m’appeler quand tu veux", lui a assuré l’Autrichien.

L’heure de se serrer les coudes

Car l’heure est grave et il s’agit de se serrer les coudes. Trois jours seulement après le retour de la guerre en Europe, ce Conseil des ministres se réunit en urgence le dimanche 27 février. L’atmosphère est "pesante, tendue et concentrée" tout à la fois: "Nous étions en état de choc collectif", témoigne Karin Keller-Sutter. Mais alors que le président russe Vladimir Poutine comptait déstabiliser l’UE en provoquant cette vague de réfugiés, il ne fait que la souder comme jamais.
A l’ouest de l’Europe, cette guerre a longtemps paru impensable au XXIe siècle, mais pas à l’est. A l’initiative de la présidence française de l’UE, ces mêmes ministres se rencontrent à Lille les 3 et 4 février derniers. Karin Keller-Sutter s’y entretient alors avec Vit Karusan, qui se montre déjà très pessimiste. "Nous devons nous préparer à gérer une vague de cinq millions de réfugiés", prédit-il. La conseillère fédérale prend alors conscience qu’un conflit semble inévitable: "Quand je suis rentrée de Lille après avoir eu ces contacts avec mes collègues de l’Europe de l’Est, il était clair pour moi qu’il y aurait une guerre, à cette inconnue près qu’on ne se doutait pas de l’ampleur qu’elle prendrait", déclaret-elle. Le 14 février, le chancelier autrichien Karl Nehammer, qui est en visite à Zofingue (AG), lui confie partager ces craintes.
Celles-ci se sont avérées dans l’intervalle. A Bruxelles comme à Berne, il faut parer au plus pressé. Les pays voisins de l’Ukraine, à commencer par la Pologne, qui abrite plusieurs millions de réfugiés, accusent le choc, mais ne se plaignent pas. Ils ne réclament pas de clé de répartition des personnes déplacées. L’Allemagne a voulu mettre ce sujet sur la table lundi dernier, mais en vain. "Ce n’est pas un thème. Ce 28 mars, personne n’en a parlé. Les pays de l’Europe de l’Est ont peut-être peur de créer un précédent qu’ils regretteraient ultérieurement", suppose Karin Keller-Sutter.
En Suisse, le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) que dirige Christine Schraner Burgener travaille d’arrache-pied pour accueillir les nouveaux arrivants. Il a établi une procédure qui fonctionne désormais, non sans avoir dû encaisser quelques critiques au début de la crise. "Confrontés à la bureaucratie, des réfugiés ont attendu sept heures avant de pouvoir s’enregistrer", dénonce la SonntagsZeitung le 6 mars dernier sur sa couverture. Ce genre de titres irrite la responsable de Justice et Police. "Nous avons dû mettre en place en toute urgence une procédure qui soit le moins bureaucratique possible, mais tout de même professionnelle et respectueuse de l’Etat de droit. Qu’il y ait eu quelques problèmes au départ est normal", répond-elle.
Comprenez que les centres d’enregistrement prennent les empreintes digitales des réfugiés et contrôlent dans la banque de données du SIS de Schengen s’ils n’ont pas d’antécédents judiciaires. En Suisse, sur les plus de 18 300 Ukrainiennes et Ukrainiens qui se sont déjà annoncés dans les centres, quelque 11 200 ont reçu le statut S. "Croyezmoi, nous sommes plutôt rapides parmi les pays européens." Le Conseil fédéral a ainsi déjà débloqué une aide de 18 000 francs par personne qui sera allouée aux cantons pour régler les questions d’hébergement, d’aide sociale et d’assurance maladie. "Bien d’autres pays ne l’ont pas encore fait."

Un dossier institutionnel presque oublié

Cette crise va-t-elle changer l’image de la Suisse au sein de l’UE, qui l’a accusée de vouloir profiter du marché européen sans vouloir se soumettre à son droit lorsque le Conseil fédéral a décidé d’enterrer le projet d’accord-cadre le 26 mai dernier? Karin Keller-Sutter reste prudente à cet égard. "Ces dernières semaines, tout le monde a pu constater que nous faisions partie de l’Europe et de sa communauté de destin en partageant les mêmes valeurs." Au sein du conclave du Conseil des ministres, dont certains ignorent même tout de l’accord-cadre, personne n’en parle. "Jamais la question n’a été abordée. Ici, nous devons résoudre des problèmes concrets avec pragmatisme dans l’urgence. Le dossier institutionnel est un autre chantier, qui à cause de la guerre n’est pas prioritaire à Bruxelles pour l’instant."
Dans un avenir proche, Karin Keller-Sutter n’a qu’un espoir: que la diplomatie reprenne ses droits et fasse cesser la guerre aussitôt que possible. Elle en a presque oublié qu’elle est impliquée dans une campagne de votation menée par son collègue Ueli Maurer sur le développement de l’acquis de l’espace Schengen, impliquant une hausse de la contribution à l’agence Frontex de 24 à 61 millions par an d’ici à 2027. "Frontex a déployé près de 300 personnes aux frontières extérieures de l’espace Schengen pour seconder les gardes-frontières locaux dans l’enregistrement des réfugiés et éviter que des passeurs ne profitent de la situation en mettant sur pied un trafic de femmes incitées à la prostitution ou d’enfants adoptés illégalement. Cette agence joue un rôle plus important que jamais."

 

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Dernière modification 30.03.2022

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