"Nous voulons limiter l’immigration au strict nécessaire"

Interview, 16 août 2020: Le Matin Dimanche; Lise Bailat

Le Matin Dimanche: "L'UDC veut renégocier la libre circulation des personnes. La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter estime que le jeu n'en vaut pas la chandelle."

L'UDC défend son initiative avec le slogan "trop, c'est trop". Pour vous, à partir de quand sera-t-on trop en Suisse?
Il est très difficile de donner une réponse quantitative. C'est finalement une question qualitative. Et nous savons très bien que la migration en Suisse a toujours dépendu de la conjoncture. On oublie parfois qu'entre 1960 et 1974 nous avons connu une immigration brute de 108'000 personnes par année, auxquelles s'ajoutaient 205'000 saisonniers! Aujourd'hui, le solde migratoire avec l'UE est de 32'000 personnes. Pour moi, l'initiative de l'UDC est en fait un jeu à somme nulle: avec ou sans cette initiative, la migration se poursuivra. Car c'est la situation économique qui est déterminante. Et accepter l'initiative, ce serait prendre un très grand risque: en résiliant la libre circulation des personnes avec l'UE, on perdrait les autres accords des Bilatérales I, qui sont liés par la clause guillotine.

En 1960, nous étions 5 millions. Mais une Suisse à10 millions d'habitants, ce serait un peu Singapour. C'est un modèle qui vous fait rêver?
Non, pas du tout. Mais je crois que nous avons pris des mesures pour accompagner la démographie, notamment en matière d'aménagement du territoire. D'un autre côté, cette croissance est aussi l'expression d'une certaine prospérité. Regardez la carte du monde: les pays qui ont du succès sont aussi ceux qui attirent des gens!

Trente-deux mille personnes par an, c'est quand même une ville de Neuchâtel qui s'ajoute chaque année à la Suisse. C'est tenable?
Cela traduit une situation économique. Quand il y a des emplois pour les étrangers, il y a aussi des emplois pour les Suisses. Le Conseil fédéral veut limiter l'immigration au strict nécessaire. Nous avons pris des mesures pour promouvoir la main- d'oeuvre indigène, notamment pour les femmes. Dès l'introduction de la libre circulation, nous avons veillé à protéger le niveau des salaires et les conditions de travail. Mais sur les chantiers ou encore dans les hôpitaux, il n'est pas possible de travailler uniquement avec des Suisses. Les gens qui viennent par le biais de la libre circulation nous aident à faire fonctionner le pays.

Parmi les personnes vivant en Suisse 30% n'y sont pas nées, et 50% des écoliers ont des origines étrangères. Notre société est-elle en mesure d'intégrer toutes ces personnes?
Cette question m'interpelle. Mais il faut différencier les choses. Lors de cette votation, nous parlons uniquement d'Européens recherchés sur le marché du travail. Je me souviens bien de la campagne de votation avant l'introduction de la libre circulation des personnes. On disait alors qu'on voulait changer le visage de la migration en Suisse, que les gens qui viendraient seraient proches de nous culturellement. Et dans les faits, les Allemands ou les Français ne posent pas de problèmes d'intégration. Je crois par ailleurs que les difficultés qui se posent aujourd'hui sont un héritage du système des contingents. Il faut admettre que ce sont plutôt des gens qui viennent d'ailleurs que de l'UE qui posent parfois des problèmes d'intégration.

Six ans après le oui à l'initiative UDC "Contre l'immigration de masse", rien n'a vraiment bougé politiquement. La préférence donnée aux chômeurs indigènes, c'est juste un cache-sexe.
Je vous donne raison sur le fait que cette initiative n'a pas été mise strictement en oeuvre. Le parlement ne voulait pas mettre en péril les Bilatérales. Et à l'époque, la question posée par l'UDC n'était pas aussi claire. Aujourd'hui, on comprend qu'il s'agit de résilier la libre circulation des personnes. Mais je ne suis pas d'accord sur votre bilan du système mis en place: 200'000 postes de travail ont été annoncés en une année grâce à l'obligation d'annonce, trois fois plus que ce qui était attendu. Quatre mille huit cents personnes ont trouvé un emploi. Les chiffres montrent à mon sens un certain succès.

Mais beaucoup de Suisses s'inquiètent pour leur emploi aujourd'hui. Les mesures prises ne sont-elles pas des mesures de beau temps?
Je comprends bien ces craintes liées à la crise du corona. Mais il faut espérer que cette crise reste un choc court. N'y ajoutons pas un choc avec un impact long! Imaginez que l'initiative de l'UDC soit adoptée: on aurait alors douze mois pour changer un traité que le peuple a adopté en connaissance de cause. C'est déjà ambitieux. Mais imaginez qu'on n'y arrive pas et que les autres accords des Bilatérales I tombent. Cela entraînerait la perte de l'accès au marché européen pour nos entreprises. Les initiants n'ont pas de plan B. La voie bilatérale est déjà une alternative, parce que nous ne voulons pas adhérer à l'UE ni à l'EEE. Je ne vois pas comment faire autrement. Et l'introduction de contingents pour les étrangers, ce n'est pas une alternative à l'accès au marché.

L'UDC a un plan B: elle est sûre que l'UE a un intérêt à renégocier avec la Suisse. Vous avez si peu confiance dans le poids de votre pays?
On a quand même fait l'expérience de 2014. Après l'initiative "Contre l'immigration de masse", l'UE n'était pas prête à négocier. Je vous donne juste une appréciation réaliste de la situation.

Le premier sondage Tamedia (ndlr: éditeur de ce journal) donne 56% de non à l'initiative de limitation. C'était à peu près la même chose avant le vote de 2014. Ça vous fait peur?
Je me réjouis qu'il y ait une majorité de non. Mais il faut faire attention. Vous dites à juste titre qu'en 2014 les résultats des sondages sur l'initiative "Contre l'immigration de masse" donnaient une majorité négative et à la fin le Conseil fédéral a perdu. J'ai toujours dit qu'il fallait tirer les leçons de cet échec. Et quand je suis arrivée au Conseil fédéral, j'ai essayé de réunir les employeurs et les syndicats qui étaient à couteaux tirés. Pour combattre une telle initiative, il faut rassembler toutes les forces traditionnellement acquises à la voie bilatérale.

Les événements de plus de1000 personnes seront autorisés dès le ter octobre. N'est-ce pas trop risqué?
Le Conseil fédéral n'avait pas le choix. Aussi longtemps qu'il n'y aura pas de vaccin, nous devons vivre avec le coronavirus. Bien sûr, nous cherchons toujours à limiter les risques. Les grandes manifestations ne seront autorisées qu'à certaines conditions. Mais la vie doit se poursuivre. On ne peut pas laisser le sport et la culture dans l'incertitude plus longtemps.

Le Conseil fédéral n'a pas écouté les recommandations des scientifiques. Pourquoi?
J'apprécie beaucoup les apports du monde scientifique. Ils sont à la base de nos décisions. Mais on ne peut pas revenir à l'époque des oracles de Delphes et ne tenir compte que d'un seul aspect lorsque nous prenons une décision. Il y a aussi des aspects économiques et sociétaux à prendre en considération.

Vous-même, respectezvous toujours strictement les règles d'hygiène?
Dans l'espace public, oui. Avec les personnes que je vois régulièrement, il est parfois plus difficile de garder la distance. Mais je me suis toujours tenue aux règles, y compris durant le confinement. Je n'avais pas une vie très intéressante, je dois dire. (Elle rit.) Enfin, ne le dites pas à mon mari!

Infos complémentaires

Dossier

  • Initiative de limitation : le Conseil fédéral ne veut pas dénoncer la libre circulation des personnes

    Le Conseil fédéral rejette l’initiative populaire "Pour une immigration modérée (initiative de limitation)". Cette initiative veut mettre un terme à la libre circulation des personnes avec l’UE. Elle met en péril la voie bilatérale suivie par la Suisse. Sans l’accord sur la libre circulation des personnes et les accords bilatéraux qui lui sont liés, les entreprises suisses perdront leur accès direct à leur principal marché, juste au moment où l’économie a besoin de perspectives pour sortir de la crise du coronavirus. Une acceptation de l’initiative aurait des conséquences néfastes pour l’emploi et pour notre prospérité.

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Dernière modification 16.08.2020

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